Concevoir un Datacenter, ou l’architecture d’un programme invisible ? (Partie 3)

I. Du data center au paysage

A partir des analyses de la première partie, on a cherché à développer des scénarios programmatiques et à trouver des lieux d’implantation adaptés au projet d’un centre informatique. On a retenu le cas d’un centre de colocation en grande périphérie parisienne composé de salles serveurs privatisables et d’espaces de bureaux à louer pour des plans de continuités[1].

A. Site

Bussy Saint Georges est une sorte de « transit village » comme le décrit le spécialiste des transports de l’université de Californie, Berkeley, Roberto Cervero[2], pour indiquer un quartier organisé autour d’une station de transport en commun, ici le RER A. Elle est composée principalement de pavillonnaire en plein développement et d’un centre ville à l’architecture néo- très en vogue dans le secteur de Marne-la-Vallée. D’autre part une vaste zone d’activité est située au sud le long de l’autoroute A4 avec de nombreuses installations logistiques (Galeries Lafayette par exemple), des institutions (centre technique du livre) ou un centre de traitement informatique d’Euroclear, équivalent de la sulfureuse société ClearStream. Tous ces bâtiments sont en bardage métallique gris souris et sont noyés dans la végétation.

Notre parcelle est située à la limite entre une zone pavillonnaire et la zone d’activité, entre deux typologies très distinctes, la grande plaque/hangar technique et la multitude d’émergences habitables. C’est un vaste espace de 7 hectares de forme triangulaire, bordé par un axe qui va de la ferme du Genitoy, bâtiment inscrit qui lui fait face, au Château de Ferrières à quelques kilomètres.

Dans ce contexte périurbain à l’architecture très typée (néo-régionaliste pour l’habitable, néo-moderne pour les programmes publics, boite grise pour le travail), notre position va être de ne pas créer un objet spécifique qui chercherait soit à rejeter, soit à dominer son contexte, mais plutôt de s’hybrider avec celui-ci pour chercher à renforcer l’idée de ville et non pas à la diviser architecturalement. Une mixité programmatique qui a existé dans d’autres architectures de stockage que sont les châteaux d’eau pendant la reconstruction des villes françaises après la Seconde Guerre mondiale[3].

La rue dans l’axe de la ferme du Genitoy pourrait donc être le théâtre de cette rencontre entre la zone industrielle et le tissu pavillonnaire en accueillant une micro-centralité autour de la ferme, actuellement transformé en hôtel – salle de conférence et notre programme.

La ville de Bussy Saint Georges connait d’autres parts, depuis des années, un développement spectaculaire de sa population[4] qui la confronte à de nombreux problèmes d’infrastructure et d’urbanisme. En particulier à un manque criant d’équipements qui pourrait nous servir de point d’appui pour développer notre projet. Or la principale externalité que produit un centre informatique sur son environnent est un formidable dégagement de chaleur pour refroidir ses équipements. Dès lors, pourquoi ne pas utiliser celui-ci pour chauffer les bassins d’un centre nautique ? Ainsi nous nous inscririons dans une démarche de GreenIT en réduisant la facture énergétique commune.

B. Projet

Le centre informatique représente un programme de 13060m², composé de quatre salles serveur de 1030m² et leur dépendance, divers espaces techniques et de contrôle ainsi qu’un plateau fragmenté de 3400m² de bureaux mobilisable sur demande. Le centre nautique est équipé quant à lui d’un bassin de 50m, d’un bassin plongeoir, d’un bassin extérieur/intérieur de loisir ainsi que d’un espace de remise en forme (sauna, hammam, aquagym et salle de sport) qui totalise 8525m². Un restaurant de 1040m² complète le dispositif et sert de point de rencontre aux diverses populations qui vont être amené à fréquenter ces lieux.

De notre analyse typologique du contexte bâtie qui nous entoure nous avons retenu ces deux types antagonistes que sont le vaste hangar et le petit pavillon. Nous allons les hybrider en partant de l’idée que les lotissements pourraient être absorbés en rez-de-chaussée par une plaque programmatique ne laissant émerger que les toits pointus qui les caractérisent. Ce nouvel ensemble serait découpé en larges bandes selon le principe utilisé dans les groupements adjacents.

Le centre nautique prend place face à la ferme du Genitoy au Nord de la parcelle tandis que le centre informatique occupe le Sud, face à la zone industrielle. L’échangeur thermique sert de pivot entre les deux programmes.

Pour soutenir l’idée d’émergence progressive de ces deux programmes d’Ouest en Est vers la micro centralité formé autour de la ferme, les bandes, de 28,80m de larges qui strient la parcelle vont progressivement s’extraire du sol par pallier de 40cm. Ainsi, partant du niveau 0, le bâtiment se trouve au niveau 5,2m à son autre extrémité. L’ensemble de ces terrasses va être plié sur ses bords afin de former un monolithe accessible par palier sur ses trois cotés et ne possédant de façade que sur la rue orientale. C’est ici que se feront les entrées dans le bâtiment. Sur chaque coté, des parkings en pentes longent les programmes qui s’enfoncent dans le sol par paliers situés à -0,80m puis -1,60m.

Au milieu du bâtiment est située une bande qui regroupe les bassins du centre nautique et articule son fonctionnement. A son extrémité Est, le bassin extérieur se retrouve à -1.6m entouré d’un amphithéâtre de pelouses sur lesquelles peuvent prendre place, quand la saison le permet, les baigneurs. Au milieu de cette bande est aussi situé l’échangeur thermique qui est visible du publique par une baie vitrée.

Le centre informatique s’organise le long de l’alignement de ses salles serveurs articulé au milieu par les espaces de services communs, maintenance et livraison. Un bande de bureau scandée par des patios longe cet ensemble et vient le couvrir sur façade rue.

Les patios sont tous végétalisés, non accessibles au public et possèdent la particularité de toujours se situer au niveau 0, ce qui leur donne l’impression d’émerger du sol quant on se situe au cœur du bâtiment. Ils permettent donc de donner un repère sur l’extérieur et place l’usager au raz des pâquerettes, dans un rapport original avec le sol.

La structure du bâtiment est un système poteau-poutre en béton sur une trame de 9,60m. Le toit est constitué d’une dalle de 1m d’épaisseur qui vient accueillir les différents composants du parc. Dans la partie occidentale de la parcelle, non-occupée en sous face, des murs viennent border les terrasses qui sont constituées par le remblai de la partie excaver par le bâtiment.

Un parc en terrasses occupe donc toute la surface de la parcelle, en pleine terre dans sa première partie puis dans des carrés de 4.80m de coté, évidés de 80cm, que constitue le plafond à caisson inversé de la dalle. Ces quelques 2800 carrées nous ont donné l’idée de dessiner le parc sous forme de pixels. Quatre types sont possibles, prairie engazonnée, plantation d’arbustes, arbres et sous-bois ainsi que bassin de lagunage. Le dessin se calque sur les motifs employés par l’armée Canadienne qui a été la première à créer un camouflage en pixel, le CAPDAT. On retrouve donc indirectement les problématiques liées à la discrétion du centre informatique qui se pare ainsi sur son toit d’un motif de camouflage brouillant aux yeux des satellites sa fonction réel.

Compte tenu de la surface de la parcelle et de son dénivelé, il nous ai apparu important de traiter la problématique hydraulique en installant en bas du parc un système de lagunage qui servira de bassin de rétention en cas de forte pluie mais aussi de traitement par les plantes qui y sont installés. D’autre part la piscine fonctionne sur le principe de la baignade naturelle, c’est-à-dire que l’eau est acheminée par une vis sans fin située dans le patio du restaurant vers un système de lagunage qui par gravitation le long des terrasses permet une filtration de l’eau sans utilisation de produit tel que le chlore, désagréable à l’odeur et allergène.

         

En dernier lieu, des petits toits évoquant la trace d’un lotissement dont nous avons parlé plus avant, sont réparties sur la surface, servant tantôt de kiosque pour le parc, d’abris pour les équipements techniques du centre informatique, de sortie pour des escaliers ou d’apport de lumière et de ventilation pour la sous-face.

C. Enjeux du projet

Notre projet se rattache donc, par ses principes d’organisation en plaque mince à la catégorie des « mat building » (soit littéralement les bâtiments paillassons), des bâtiments rampants, couvrants de grandes surfaces. Ils répondent selon Hashim Sarkis « to the recurring calls for efficiency in land use, indeterminacy in size and shape, flexibility in building use, and mixture in program. It expresses architecture’s increasing encroachment on both city and landscape and the open exchange between structure (building) and infrastructure (contexte) that this encroachment signals. In the face of these challenges, and in every other design published in every other magazine, the mat claims to address a wide range of problems peoccupying contemporary architecture.[5]».

Au delà sa fonction de centre informatique et de centre nautique, le bâtiment sera donc une sorte d’architecture-paysage, un lieu appropriable, hybride et mystérieux, brassant les données et les fluides en son sein, mais apprivoisable par son toit/sol artificiel. Une manière de se demander « comment penser l’espace public à l’âge de l’information ? »[6]

D’autre part, le bâtiment est pensé comme une infrastructure neutre d’un coté (la plaque) et d’autre part comme un système reconfigurable à l’intérieur pour pouvoir évoluer et durer dans le temps. Dans vingt ans les data center seront peut être presque vides déclare Fabrice Charron, secrétaire du CESIT (Club des Exploitants de Salles Informatiques et Telecom)[7], il faut donc anticiper leur reconversion par des dispositifs adaptés en « renonçant à produire des objets achevés au profit de situations et d’ambiances bâties » [8] pour reprendre Antoine Picon. Et encore, « comme le paysage de la technologie, la grande ville contemporaine semble du même coup peuplée de quasi-objets, bâtiments ou pièces urbaines, plus encore que d’objets dotés d’une véritable individualité. »[9]

L’architecture devient alors urbanisme (lui-même influencé, peut être aussi par le paysagisme). Paradoxalement on parle d’ « urbaniser les salles informatiques » pour designer l’organisation et les possibilités de gestion des salles serveurs.


  • [1] Document stratégique, formalisé et régulièrement mis à jour, de planification de la réaction à une catastrophe ou à un sinistre grave touchant une entreprise.
  • [2] C. Ghorra-Gobin, La théorie de New Urbanism, perspectives et enjeux,  Paris: Direction générale de l’urbanisme, l’habitat et la construction, 2006.
  • [3] Hugues Fontenas, op. cité.
  • [4] La population a été multipliée par 11 en 15 ans, entre 1990 et 2005. Sur la période 1999-2005, le taux de croissance annuel a été de 30,7 %, et cette croissance va se poursuivre puisqu’en 2010 elle atteindra alors les 22 000 habitants.
  • [5] H. Sarkis, « Mats Today », Case: Le Corbusier’s Venice Hospital and the Mat Building Revival, Prestel Publishing, 2005, pp. 12-16.
  • [6] M. Hénaff, La ville qui vient, Herne, Paris, 2008, p.217.
  • [7] « Le Journal Vidéo des 1ères Assises de la Haute Densité », site internet d’Interxion, juin. 2008.
  • [8] A. Picon, La Ville, territoire des cyborgs, Editions de l’Imprimeur, Paris, 1998, p.78.
  • [9] A. Picon, op. cité, p.102.

Plan du mémoire de diplôme :

2 réflexions sur « Concevoir un Datacenter, ou l’architecture d’un programme invisible ? (Partie 3) »

Laisser un commentaire